Au-delà d’une Pentecôte personnelle

L’appel de l’Esprit à l’action sociale
par Joseph Lee Dutko
Le dilemme : Sauver des âmes ou servir la société?
Tout au long de son histoire, l’Église a été confrontée au dilemme entre l’évangélisation et l’action sociale [1]. À une extrémité, on trouve une spiritualité désincarnée et dualiste qui assimile le monde au mal, cherche à s’en échapper et se réjouit de sa fin apocalyptique. Dans ce scénario, notre mission consiste simplement à sauver autant d’âmes que possible avant le retour de Jésus. À l’autre extrémité, on trouve un évangile social qui considère que la seule mission de l’Église est de rendre ce monde meilleur. La première approche rend le monde non pertinent; la seconde rend la vie spirituelle non pertinente. Alors, qu’en est-il? Notre mission première est-elle de sauver des âmes ou de servir la société? Heureusement, on ne trouve nulle part dans la Bible, dans l’histoire des débuts du pentecôtisme, ni dans la théologie pentecôtiste approfondie, ce genre de dichotomie. Au contraire, ces trois domaines enseignent clairement un modèle holistique d’évangélisation qui met en avant la multidimensionnalité du salut et le rôle de l’Esprit dans celui-ci.
L’œuvre de l’Esprit consiste à transformer à la fois les êtres humains et toute la création, par le salut personnel et l’action sociale [2]. Par conséquent, il est inutile de débattre pour savoir si nos priorités missionnaires doivent être davantage axées sur l’évangélisation ou sur l’engagement social – elles forment un tout indissociable, et nous ne pouvons accomplir notre mission sans les deux. Compte tenu de la tendance, au sein du pentecôtisme, à mettre l’accent sur le « gain des âmes » au détriment de l’action sociale, cet article se concentrera principalement sur la mission à travers l’action sociale, dans le but de proposer une approche plus équilibrée et intégrée, plus proche de nos origines pentecôtistes. Je soutiens que nos croyances pentecôtistes – fondées sur la Bible, l’histoire et la théologie – nous appellent à adopter des pratiques pentecôtistes qui intègrent l’œuvre de l’Esprit dans les âmes et dans la société, l’évangélisation et l’action sociale, ainsi que l’adoration et la mission.
La Bible : Les œuvres méconnues de l’Esprit
Les érudits pentecôtistes s’accordent généralement à reconnaître qu’il existe une relation paradigmatique entre la vie de Jésus telle qu’elle est décrite dans l’Évangile selon Luc et la vie de l’Église telle qu’elle est décrite dans les Actes des apôtres [3]. Le lien entre l’Esprit venant sur Jésus lors son baptême (Luc 3.1-22) et le baptême de l’Esprit des disciples à la Pentecôte (Actes 2.1-4) revêt une importance capitale. La descente de l’Esprit lors du baptême de Jésus l’a préparé à sa mission et l’a propulsé dans celle-ci, et le baptême de l’Esprit à la Pentecôte a eu le même effet sur les disciples. La thèse de Luc dans ses écrits (Luc et Actes) est la suivante : si l’Esprit de Dieu qui a oint Jésus habite désormais dans l’Église, alors ce même Esprit guidera l’Église et lui donnera la capacité d’accomplir les mêmes œuvres, voire « de plus grandes » (Jean 14.12), que celles accomplies par Jésus. Quelles sont donc ces œuvres que l’Église est appelée à accomplir, avec l’aide de la puissance de l’Esprit?
Après avoir reçu la puissance lors de son baptême, nous voyons Jésus libérer les pauvres, les marginalisés et les opprimés; délivrer les gens du péché, de la maladie et du mal; et bénir ceux qui ont faim, les aveugles et ceux qui souffrent (Luc 4.18-19; 7.22-23). En somme, Jésus a été oint par l’Esprit pour briser les barrières sociales, économiques, raciales et de genre, et pour inaugurer le règne de Dieu, fait d’amour, de justice et de shalom dans le monde. Et il est clair que si l’Église veut marcher sur les traces de Jésus, elle doit agir comme lui l’a fait, avec la puissance de l’Esprit. C’est exactement ce que nous voyons se produire à la Pentecôte et dans les œuvres ultérieures de l’Église décrites dans les Actes des apôtres.
Le modèle constitué par l’entrée en fonction et le ministère de Jésus a anticipé et tracé la voie vers les œuvres « plus grandes » (Jean 14.12) de l’Église, à savoir la suppression des barrières et la libération de tous les peuples par des actions en faveur de la justice, de l’égalité, de l’inclusion et de l’intégration [4]. Comme le soulignent Michael Wilkinson et Steven Studebaker, nous nous sommes souvent concentrés sur les manifestations charismatiques d’Actes 2 et Joël 2, au détriment du message social et de l’œuvre libératrice de l’Esprit dans ce texte [5]. Comme on le voit dans l’Évangile selon Luc et les Actes des apôtres, et comme nous allons le voir maintenant dans l’histoire du mouvement pentecôtiste, l’un devrait toujours renvoyer à l’autre.
Histoire : Les dimensions sociales du pentecôtisme primitif
Dans ses cours et ses écrits, Martin Mittelstadt déplore que les pentecôtistes souffrent d’une « amnésie historique » [6]. Cet oubli de notre histoire, associé à l’institutionnalisation et à la quête de respectabilité qui accompagnent l’essor d’un nouveau mouvement, nous a amenés à négliger les dimensions sociales importantes des débuts de l’histoire pentecôtiste. On constate ici un schéma similaire à celui observé dans le ministère de Jésus, animé par l’Esprit, et dans la suppression des barrières initiée par l’Esprit dans les Actes des apôtres. À Azusa, l’expérience pentecôtiste du baptême dans l’Esprit a surmonté les barrières de genre, ethniques, raciales et socio-économiques d’une manière qui a « réincarné » l’effusion eschatologique de l’Esprit sur l’Église primitive [7]. Les premiers dirigeants pentecôtistes ont mené une réflexion approfondie et une action passionnée sur les questions sociales. Ils ont élaboré des arguments rigoureux en faveur de la résistance, de la non-violence et de l’opposition prophétique aux systèmes qui servaient les intérêts des puissants et aux programmes qui usurpaient l’allégeance au royaume de Dieu. Ce que nous enseignent Azusa et notre histoire pentecôtiste, c’est que l’expérience pentecôtiste nous conduit à notre mission : rassembler, unir et réconcilier les gens – même dans un monde encore entaché par le patriarcat, le racisme, le sexisme et les préjugés.
Théologie et pratique : Un avant-goût de ce qui est à venir
Une partie du problème auquel sont confrontés les pentecôtistes réside dans le fait que nous n’avons pas pris le temps d’élaborer une théologie de la mission mûrement réfléchie à partir de l’expérience pentecôtiste elle-même et que, par conséquent, nous avons emprunté une façon de penser manquant de réflexion à partir de la théologie fondamentaliste et de sa sœur, l’eschatologie dispensationaliste [8]. Le fait d’avoir adopté cette théologie nous a fait prendre du retard dans le domaine de l’engagement social, alors que notre expérience et notre compréhension pentecôtistes devraient au contraire nous amener à montrer la voie [9]! S’inspirant des Écritures et de l’histoire, une théologie pentecôtiste de la mission prendra en compte non seulement la « Pentecôte personnelle » de chacun, mais aussi la réalité pentecôtiste collective qui s’inscrit dans l’œuvre de l’effusion de l’Esprit et ses implications sociales, telles qu’elles sont vécues dans les Actes des apôtres et à Azusa. Ainsi, l’expérience intérieure initiale de l’Esprit nous pousse immédiatement vers l’extérieur – tant dans notre imagination (en ce qui concerne l’attente eschatologique) que dans notre participation (en ce qui concerne l’instauration du royaume). En tant que peuple pentecôtiste, notre vocation est d’être une communauté eschatologique qui donne un avant-goût du monde à venir; telle est notre mission et la « fin » vers laquelle nous tendons. Mais à quoi pourrait ressembler cet « avant-goût »? Comment pouvons-nous être pentecôtistes dans la pratique lorsqu’il s’agit d’évangélisation et d’action sociale dans nos contextes particuliers?
Heureusement, l’Esprit qui inspire nos convictions nous incite également à adopter des pratiques en accord avec celles-ci. Au sein de l’Église, l’interaction entre la foi et la pratique, entre l’adoration et la mission, s’apparente au rythme du rassemblement et de la dispersion, dans lequel l’union avec Christ par l’Esprit conduit à la mission dans le monde par l’Esprit. En tant que pasteurs, nous devons sans cesse rappeler aux gens que la communion avec le Saint-Esprit n’est pas une invitation à fuir ce monde; au contraire, c’est l’expérience de l’Esprit qui nous permet de mieux comprendre le monde et d’y être plus profondément attachés. Le même Esprit qui nous fait aspirer au jour où il n’y aura plus ni larmes, ni chagrin, ni douleur est aussi celui qui nous envoie au cœur même des larmes, du chagrin et de la douleur de notre monde. Si notre adoration pentecôtiste n’est pas en phase avec les enjeux auxquels notre monde est confronté, alors notre foi deviendra une « foi stérile » qui, pour reprendre l’image de Miroslav Volf, « tourne sur place, comme un pneu coincé dans un trou verglacé » [10]. Pour éviter cette stagnation, nous devons inviter les gens non seulement à goûter à ce qu’est le royaume futur de Dieu par l’Esprit, mais aussi à s’engager dans l’action sociale et le témoignage qui rendent l’œuvre de l’Esprit crédible et tangible.
Il est difficile de recommander des actions spécifiques aux églises; nous devons rester ouverts à la créativité de l’Esprit qui nous conduit vers une action sociale propre à nos contextes. Mais, les principes généraux qui sous-tendent toute action missionnaire guidée par l’Esprit sont les mêmes, depuis Jésus jusqu’à l’Église primitive, en passant par Azusa, jusqu’à aujourd’hui. Nous devons être des communautés anticipatrices, non conformistes et alternatives, qui recherchent le salut, la justice et la paix de Dieu en rachetant les structures sociales défaillantes qui s’opposent à l’avènement du règne de Christ dans le monde. L’œuvre de l’Esprit nous amènera à nous opposer de manière prophétique à toutes les formes de racisme, de préjugés, de sexisme, de capacitisme et d’âgisme – à toutes les structures qui soutiennent la « normalité » et punissent l’« anormalité », qui enrichissent les riches au détriment des pauvres, ou qui favorisent les « nantis » au détriment des « démunis ». Nous pouvons y parvenir en nous opposant aux lois injustes, en accordant des prêts sans intérêt aux plus démunis, en partageant nos biens, en luttant contre l’embourgeoisement, en nous associant aux centres d’accompagnement à la grossesse, en recherchant la guérison et la réconciliation avec les peuples autochtones, en promouvant la protection de la création, en luttant contre le trafic sexuel, en dénonçant l’exploitation économique ou environnementale, en aidant les femmes victimes de violences, en soutenant les nouveaux immigrés, en encourageant l’égalité des chances dans l’éducation, en plaidant en faveur des programmes de santé mentale, en participant au placement familial et à l’adoption, et en contribuant de toute autre manière aux initiatives qui apportent la justice, la beauté et l’épanouissement à nos communautés.
La manière dont cela se concrétisera sera différente dans l’Est du Canada par rapport aux Prairies ou à la Côte Ouest. Les actions d’évangélisation et les œuvres de justice inspirées par l’Esprit ne se présenteront pas de la même manière dans la région du Grand Toronto ou dans les centres urbains que dans le Yukon ou les zones rurales. Mais, en tant que personnes guidées et baptisées par l’Esprit, nous devrions être à l’avant-garde de ce genre d’initiatives visant à briser les barrières, car nous sommes tous appelés, dans notre engagement social, à participer à l’œuvre eschatologique de l’Esprit qui devient un témoignage visible de l’amour, de la souveraineté et du règne de Dieu dans le monde. Unissons donc nos espoirs et nos prières pour que vienne le jour où nos églises pentecôtistes, ancrées dans la Bible, l’histoire et la théologie, seront reconnues pour leur engagement missionnaire et leur action sociale, animés par l’Esprit de la Pentecôte et donnant un avant-goût du monde à venir.
Joseph Lee Dutko (titulaire d’un doctorat de l’Université de Birmingham) exerce depuis 2015, aux côtés de son épouse, la fonction de co-pasteur principal à l’Oceanside Community Church, sur l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique, où ils vivent avec leurs quatre enfants. Il tient un blog sur josephdutko.com.
1. Une version antérieure de cet article a d’abord été publiée dans une brochure intitulée Pentecostal Life, distribuée comme ressource aux pasteurs du District de la Colombie-Britannique et du Yukon des APDC.
2. Amos Yong, The Spirit Poured Out on All Flesh: Pentecostalism and the Possibility of Global Theology (Baker Academic, 2005), p. 91 et suiv.
3. Martin W. Mittelstadt, Reading Luke-Acts in the Pentecostal Tradition (CPT Press, 2010), p. 168-169.
4. Yong définit cette relation entre l’Évangile selon Luc et les Actes des apôtres comme la transition de la christologie de l’Esprit à la sotériologie de l’Esprit (Yong, The Spirit Poured Out, 83-91). Voir aussi Murray W. Dempster, «Evangelism, Social Concern, and the Kingdom of God», dans Called and Empowered: Global Mission in Pentecostal Perspective, éd. Murray W. Dempster, Byron D. Klaus et Douglas Petersen (Hendrickson Publishers, 1991), p. 22-43.
5. Michael Wilkinson et Steven M. Studebaker, «Pentecostal Social Action: An Introduction», dans A Liberating Spirit: Pentecostals and Social Action in North America, éd. Michael Wilkinson et Steven M. Studebaker (Pickwick Publications, 2010), p. 9.
6. Mittelstadt, Reading Luke-Acts, p. 168-169.
7. Yong, The Spirit Poured Out, p. 137.
8. Pour en savoir plus sur la montée regrettable de la pensée dispensationaliste au sein du pentecôtisme et sur sa tendance à tolérer l’injustice et les inégalités, voir mon chapitre «The Loss of Eschatology as Authorizing Hermeneutic», dans Joseph Lee Dutko, The Pentecostal Gender Paradox: Eschatology and the Search for Equality (Bloomsbury T&T Clark, 2024), p. 91-129.
9. Simon Chan affirme que notre lien historique avec le dispensationalisme nous a amenés à développer une «eschatologie de crise», qui a eu des retombées positives pour la mission d’évangélisation, mais qui nous a fait prendre du retard dans le domaine de la justice sociale. Simon Chan, Pentecostal Theology and the Christian Spiritual Tradition (Sheffield Academic Press, 2000), p. 15-16.
10. Miroslav Volf, A Public Faith: How Followers of Christ Should Serve the Common Good (Brazos, 2011), p. 23.
Cet article est paru dans le numéro de juillet/août/septembre 2026 de testimony/Ressources, une publication trimestrielle des Assemblées de la Pentecôte du Canada. La revue Ressources est publiée en français seulement. © 2026 Les Assemblées de la Pentecôte du Canada.
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