Le deuil et Noël : une théologie du deuil
J’ai tellement de souvenirs rattachés à Noël. Quelqu’un se souvient-il d’Evie qui chantait « Come On, Ring Those Bells »? Cette chanson a été un classique de la musique chrétienne contemporaine de Noël. Je me souviens aussi des sapins difformes que mon père récupérait d’un boisé, apparemment chaque année, et de la fausse neige qu’on vaporisait sur l’arbre de Noël. Vous souvenez-vous des lumières à bulles? Pour moi, les fêtes de Noël des années 1980 étaient caractérisées par ces activités.
25 avril 2022. Une triste nouvelle frappe notre vie de famille : ma mère, âgée de 82 ans, vient d’apprendre qu’elle a un cancer. Une procédure de routine qui n’aurait dû prendre que quelques heures s’est prolongée du matin au soir, et j’ai su que quelque chose n’allait pas à mesure que la journée avançait.
La période de Noël est remplie de joie, mais la joie ne signifie pas l’absence de chagrin, de douleur, d’obscurité ou d’incertitude. En fait, on retrouve un peu de tout cela dans la scène de la Nativité :
- Marie s’est abandonnée à la volonté de Dieu alors qu’elle avait toute la vie devant elle.
- Joseph s’est débattu avec l’idée de rompre avec sa femme enceinte.
- Le jeune couple a dû entreprendre un long et pénible voyage jusqu’à Bethléem.
- L’accouchement de Marie a eu lieu dans une étable misérable.
- La petite famille menacée de mort a dû fuir et se réfugier dans un pays étranger.
- Hérode a ordonné le terrible massacre des Innocents.
Ces événements contrastent avec l’immense joie que l’on trouve également dans l’histoire de la Nativité :
- L’excitation des bergers à l’annonce de la naissance du Messie.
- Les anges qui chantent et glorifient Dieu.
- Les nouveaux parents tenant leur fils nouveau-né.
- Les mages trouvant le Messie après leur longue recherche.
- Le Magnificat de Marie.
La joie n’est pas seulement un bonheur superficiel exprimé extérieurement, mais un contentement profond ressenti intérieurement. Le chagrin est l’émotion équivalente, mais opposée. Les lumières brillantes de la joie peuvent aussi projeter une ombre. Réfléchissez à ceci : une vie entière de joyeux souvenirs de Noël avec ma mère laisse place à un profond chagrin, encore plus intense à la suite de son départ. Le chagrin n’est pas un signe de faiblesse, c’est un signe de la force de l’amour que ma mère et notre famille partageaient.
Le lien entre le chagrin et l’amour est évident dans les Écritures : ceux qui aiment auront aussi du chagrin. En tant que disciples de Christ, nous avons reçu le commandement d’aimer; d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre pensée, et d’aimer notre prochain comme nous-mêmes (Matthieu 22.36-40). Toutefois, Jésus qualifie d’heureux ceux qui pleurent : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Matthieu 5.4). Nous savons que notre Sauveur a pleuré la perte de son ami. C’est l’une des occasions où nous le voyons exprimer extérieurement son chagrin : « Jésus pleura » (Jean 11.35). Nous sommes encouragés à nous aimer les uns les autres et à faire preuve d’empathie : « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, pleurez avec ceux qui pleurent » (Romains 12.15).
Et Paul nous rappelle qu’en tant que chrétiens, notre chagrin est contenu par notre espérance en Christ : « Nous ne voulons pas, frères et sœurs, que vous soyez dans l’ignorance au sujet de ceux qui sont morts, afin que vous ne soyez pas dans la tristesse comme les autres, qui n’ont pas d’espérance » (1 Thessaloniciens 4.13, SG21).
26 avril 2022. Le cancer s’est infiltré dans la paroi de la vessie. Il s’est peut-être propagé. Les médecins sont optimistes et pensent qu’il existe des options de traitement qui pourraient donner à maman une bonne année ou deux.
À Noël, quand j’étais enfant, Jésus n’était pas simplement en arrière-plan. Notre mère veillait à ce qu’il occupe une place centrale. Avec notre père, elle ouvrait notre maison à tous, offrant une hospitalité centrée sur Christ. Lors des réunions, grandes ou petites, on chantait des cantiques de Noël. L’amour et la générosité étaient exprimés par des festins et des cadeaux, avec beaucoup de rires et de plaisir. Des prières étaient prononcées avant les repas et avant que nous nous séparions tous pour la nuit. (La dernière était très longue; mon père était prolixe. J’avais l’habitude de pincer ma cousine peu méfiante dans l’espoir qu’elle rie pendant la prière). Assister aux événements de Noël faisait partie du plaisir, et au centre de tout cela il y avait la lecture des passages de Matthieu la veille de Noël et de Luc le jour de Noël.
En fin de journée, le 26 avril 2022, un scanner confirme que le cancer s’est propagé. Il est désormais considéré comme étant au stade 4 et ne présente probablement aucune réelle possibilité de traitement. Elle sera avec nous quelques mois, peut-être jusqu’à Noël 2022.
Je n’oublierai jamais ce que ma mère nous a dit lorsqu’elle a compris la gravité de son diagnostic. Pour moi, ses mots résument ma théologie du deuil :
« Eh bien... », elle a marqué une pause, en regardant sur le côté, puis elle a posé son regard d’abord sur mon frère, ensuite sur moi. « Ce n’est pas notre demeure permanente. Notre demeure permanente est avec [le] Seigneur. » Ses paroles ont été prononcées avec conviction.
Noël 1985 a été mémorable en raison des ennuis que j’ai eus. Ma mère exprimait son amour par de petites attentions, en offrant des cadeaux bien pensés et en prenant le temps de les emballer avec soin. Quelques jours avant Noël, une voisine est venue profiter de son hospitalité chaleureuse. C’était la distraction parfaite pour tenir maman occupée. Je les entendais parler au loin, je n’avais rien à craindre. En fouillant et en déballant les cadeaux juste assez pour voir ce qu’ils contenaient; j’ai cherché Voltron. J’avais hâte au jour de Noël pour l’assembler et sauver l’univers.... Puis je me suis laissé distraire... et je me suis fait prendre.
« Paaaa-aaaaaaaaalllllll… qu’est-ce que tu fais??! »
En cherchant, j’ai en quelque sorte déballé les cadeaux de tout le monde. Complètement. Notre voisine était hystérique; ma mère essayait de crier, mais elle riait en même temps. Puis ce fut la grâce, la frustration cédant la place au rire.
27 avril 2022. Les examens complémentaires confirment la présence d’une tumeur importante dans le poumon droit et de nombreux nodules disséminés dans les deux poumons. Le pronostic est désormais de moins de quelques mois et probablement seulement quelques semaines.
« Maman, pourquoi fais-tu tout ce travail? » Je posais cette question à propos de tout ce qu’elle faisait pour les autres à Noël. Ma mère gardait toute souffrance ou douleur entre elle et le Seigneur. Dès mon enfance, j’ai compris que tout ce qu’elle faisait pour moi, mon frère, mon père, ma famille élargie et mes amis impliquait des sacrifices. Par la grâce de Dieu, elle réussissait à concilier tout cela en travaillant à temps plein comme infirmière. Elle était également très engagée dans la vie de notre église. Comme beaucoup d’autres parents, elle restait éveillée la veille de Noël pour emballer les cadeaux et préparait la dinde à l’aube pour un grand festin familial plus tard dans la journée.
« Maman, pourquoi fais-tu tout ça? »
« Par amour », répondait-elle.
Le 8 juin 2022, j’ai passé la nuit avec ma mère à l’hôpital, comme je l’ai souvent fait après son admission, mon père assurant la garde de jour. Nous ne voulions pas la laisser seule. Cette nuit-là, elle respirait difficilement et ne parlait plus. À moins que le Seigneur n’en décide autrement, il ne lui resterait pas beaucoup de temps avec nous ici.
Le lendemain matin, je me suis levé de ma chaise à côté de son lit et j’ai ouvert les rideaux. Le soleil se levait et diffusait ses rayons par la fenêtre. Ma mère était devenue frêle, une version décharnée de ce qu’elle était autrefois, et elle regardait dans ma direction. Elle aimait le soleil du matin.
J’ai mis des cantiques instrumentaux. « J’ai l’assurance de mon salut [1]… » J’ai fredonné.
J’ai pris la main de ma mère dans la mienne et j’ai abaissé la barrière de son lit pour m’asseoir à ses côtés. Je lui ai dit que je l’aimais et que si c’était son heure de partir, elle pouvait le faire; personne d’autre n’était là pour être contrarié, comme papa ou mon frère, Peter. Elle avait dit à un moment donné que mon père et mon frère seraient trop bouleversés si elle passait dans la présence de Dieu.
« Maman, si Jésus vient te chercher pour te ramener à la maison, tu peux partir maintenant. » J’ai chanté :
« Parfait repos et parfait bonheur,
En toi, mon Sauveur, j’ai la paix du cœur.
Je veille en attendant ton retour
Je suis comblé, sûr de ton amour.
C’est mon histoire, c’est là mon chant,
Louer mon sauveur le jour durant [2]… »
Alors que je chantais le refrain, elle est passée de cette vie à la présence de Dieu. Il était 7 h 5.
Maman n’a plus à gérer les histoires ou les prières trop détaillées et trop longues de papa à Noël. Elle n’est pas là pour crier sur nos chats et prétendre qu’ils se multiplient ni pour déguster le repas de Noël ou gâter nos enfants (bien que grand-papa fasse un excellent travail à lui tout seul). Noël est la période de l’année où je suis particulièrement conscient de tout ce que ma mère a fait pour moi et de l’exemple chrétien qu’elle a été. C’est aussi le moment où elle m’a le plus manqué dans la dernière année.
Mais je me souviens de sa théologie du deuil, qui est désormais la mienne : ce n’est pas ma demeure permanente, et même si je suis triste, ce n’est pas comme quelqu’un qui n’a pas d’espoir. Notre peine est relativisée par la promesse de Dieu d’une vie éternelle avec lui. Nous ne pleurons pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance, mais nous pleurons quand même.
Trop souvent, dans le ministère et le leadership, nous appliquons l’adage qui dit : « Ne les laissez jamais vous voir pleurer ». Il me semble que nos styles de leadership et nos ministères pourraient bénéficier de l’authenticité qui ne vient qu’en observant le chagrin. Ce sont les moments où les personnes qui nous sont chères nous voient dans notre chagrin. Je pense à David (2 Samuel 12.15-20), à Paul (Actes 16.16-40) et à Jésus (Jean 11.35; Luc 22.44), parmi de nombreux autres exemples bibliques. Le sentiment de douleur exprimé par leur chagrin a renforcé la crédibilité de leur leadership. Le chagrin est un facteur d’égalité entre les hommes; il renforce notre capacité à établir des liens avec les autres. Mais cela ne peut se faire si nous le cachons.
D’un point de vue spirituel, le processus du chagrin est nécessaire, parce qu’il nous permet de mûrir spirituellement. La perte, les échecs et même la mort de ceux que nous aimons le plus sont l’occasion pour nous de développer davantage le domaine spirituel de notre vie. Les moments les plus difficiles de la vie défrichent le sol en jachère, mais fertile de nos cœurs, révélant le fruit de l’Esprit. C. S. Lewis a dit : « Le chagrin est comme une vallée qui s’étire et serpente : à chaque tournant peut apparaître un paysage entièrement nouveau [3]. »
Le processus qui consiste à conduire les gens vers de nouveaux paysages spirituels passe par « la vallée de l’ombre de la mort » (Psaume 23.4, LSG). Il n’y a pas de raccourci pour traverser le deuil, mais avec le temps, il nous conduira vers de nouveaux paysages spirituels en Dieu. C’est ce que j’ai observé dans ma propre vie. Noël ne sera plus jamais le même, mais j’attends avec impatience les nouveaux paysages qui se profilent à l’horizon.
Paul Khosla est le pasteur principal de Faith City Church à Halifax, en Nouvelle-Écosse, où il vit avec sa femme et ses deux enfants. Vous pouvez le trouver sur Facebook et Twitter @paulkhosla ou le contacter par courriel à paul@faithhalifax.org.
1. Paroles de Fanny Crosby, « J’ai l’assurance de mon salut », 1873, domaine public.
2. « J’ai l’assurance de mon salut » (1873).
Pour vous abonner à testimony/Ressources, cliquez ici.
Photo de la page d'accueil ©istockphoto.com.
Haut de la page : Photo de S&B Vonlanthen sur Unsplash.